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L'air de rien.

Comme tous les derniers dimanches du mois, tous les amis de travail de la fabrique de textile de la paisible ville d’Angueyoc se retrouvaient chez Frédéric. C’était celui dont la propriété était la plus grande, ce qui était pratique pour les réceptions qu’il tenait. Ce dimanche, c’est Marc qui poussa le premier la petite porte en bois de hêtre du jardin. Les touffes d’herbes venaient amortir sagement le pas lourd de Marc. Il était chauffeur routier avant de devenir assembleur dans la fabrique et en avait le portrait que l’on pouvait décrire dans les clichés les plus grossiers. Des tatouages sur ses bras épais et bronzés jusqu’à l’épaule seulement, un léger bouc qui venait habiller son visage rond et enfin des cheveux courts, grisonnant par son âge qui s’approchait paisiblement des 40 ans. La bâtisse dansait au rythme de la musique qui venait de l’intérieur. La piscine aussi, voyait ses vagues vrombir de plaisir par la vie soudaine qui venait l’habiter en ce jour de repos si attendu des ouvriers.
Marc salua Frédéric, posa la bouteille de vin rosé qu’il avait acheté sur le comptoir de la cuisine, comme à son habitude, puis alla contempler les étoiles, cherchant les quelques constellations dont il se souvenait vaguement.
Marc était un intellectuel incompris, qu’on avait poussé au travail par la force par des parents qui ne juraient que par la réussite matérielle et l’accumulation incessante et sans but de richesse. Lui rêvait d’un idéal qu’il pensait ne pas pouvoir atteindre, celui d’une vie de famille, en banlieue, où il pourrait transmettre son savoir à ses enfants. Mais son jugement biaisé par son éducation l’empêchait seulement de planifier cet avenir. Il ne gagnait pas assez et était souvent instable au niveau de son logement, tantôt en ville, tantôt chez ses parents et tantôt chez des amis. La musique augmenta d’un coup avec l’arrivée d’un autre convive, Léon, que Marc appréciait assez peu, le football et les femmes étant ses seuls sujets de discussion. C’était pourtant quelqu’un d’aimé par tout le personnel, grâce à sa franchise et ses traits d’humour salasse, sans doute. L’ancien chauffeur routier prit un verre de bière qui reposait calmement sur le petit tonneau qui avait été sorti pour l’occasion. C’était une assez bonne marque, pensa-t-il, parce que le goût lui plut dès la première gorgée, alors qu’habituellement, il lui fallait avec déjà un peu but pour apprécier les brunes.
Lucie passa la porte. Elle releva ses cheveux, se frotta un peu l’arrière de la nuque, esquissa un sourire presque forcé à tous les invités déjà présents que Marc n’avait pas encore rencontrés, puis s’assit sur le premier morceau de canapé qui s’approchait de ses pas hésitants. Le mauve du canapé allait assez bien avec le blond des boucles de Lucie. Cette comptable assez joviale habituellement se sentait oppressée à la vue de la foule. Elle n’en supportait pas la moitié, mais comme elle tenait le mauvais rôle dans son entreprise, se forcer à voir quelques mauvaises têtes ne pouvait pas nuire plus à sa déjà sinistre réputation. Elle vit Marc au loin. Elle l’aimait un peu plus que les autres, lui au moins savait tenir une conversation autre que le sport et le sexe. Lucie lui fit un bref sourire accompagné d’un hochement de tête avant de rabattre son regard sur la petite table basse blanche qui faisait face au pitoyable canapé sur lequel elle tenait ses positions. Elle semblait prête à fuir.
Quelqu’un frappa son verre en plein milieu du tumulte de conversation que faisaient les dix-huit invités. Le calme s’abattit d’un coup. La musique semblait s’être arrêtée quand Frédéric se hissa sur un des petits tabourets beiges qui entouraient la petite table. Ce devait être lui le chef de groupe, car il était à l’initiative de toutes les soirées et sorties des amis de la fabrique. Dans un prompt discours, fastidieux et hasardeux, il expliqua que la fermeture estivale de l’usine le mois prochain leur permettra d’organiser la traditionnelle randonnée de l’entreprise. Il distribua une feuille au groupe pour que chacun inscrive son nom en fonction de ses disponibilités. Marc qui était seul depuis toujours était assez ravi de voir autre chose que le plafond de sa chambre pendant les longues périodes chaudes de l’été. Lucie quant à elle se dit une fois de plus que ce ne pouvait pas être mauvais pour son image et y inscrivit son nom. Quand tout le monde eut fini de remplir le papier sali par les doigts gras et engourdis des gens ivres de la soirée, Frédéric se satisfait de son organisation et sourit bien largement en remerciant tout le monde et en indiquant que la soirée aller bientôt terminer. Les musiques dansantes devinrent de calmes mélodies et les quelques personnes dormant sur le sol marquaient le tempo. Marc se dit qu’il devait rentrer. Lucie elle, resta jusqu’au lendemain.
C’était le jour du départ. Frédéric avait loué deux minibus que chacun pouvait conduire avec son permis. Il se frotta les mains, heureuses de l’expédition qui allait débuter et de sa parfaite maîtrise de l’événement. C’était un homme fin, avec une barbe hirsute, la trentaine, et qui n’aimait guère d’autre compagnie que la sienne, mais il aimait se dire qu’il était désiré et désirable. Marc et Lucie arrivèrent avec une minute d’écart. Lucie fut la première, pile à l’heure. C’était sans doute la précision dans son métier qui lui obligeait de s’imposer une certaine rigueur dans la vie de tous les jours. Frédéric posa à chacun à peu près les mêmes questions banales, notamment sur la liste des affaires qu’ils devaient emporter. Marc avait oublié sa serviette, mais Lucie avait dû anticiper son oubli, car quelques secondes plus tard, elle lui en tendit une, prétextant qu’elle avait toujours besoin de sec pour sortir de l’eau. Quand tous les invités furent arrivés sur l’aire de départ, Frédéric donna le top en filant dans sa voiture en première position.
Après quelques heures de randonnée, Lucie et Marc, qui ne s’était pas vraiment parlé du chemin, décidèrent tous deux de partir, avec une partie du groupe, tenter une via ferrata. Ils avaient sans doute besoin tous deux de prouver quelque chose. Lui, qu’il pouvait toujours faire ce genre de chose pour son âge paisiblement grandissant, elle, qu’elle pouvait s’autoriser à vivre d’autre chose que son quotidien lugubre et austère. Arrivés au sommet de la montagnette, Lucie et Marc, les plus âgés du groupe, s’étaient réfugiés sur le seul banc qui avait été installé là haut. Ils reprirent doucement leur souffle en commentant toute la montée qu’il venait de vivre comme s’ils venaient de terrasser un dragon. Marc passa sa main sur son front, un peu de sueur coulait. Il pensa alors à la serviette de Lucie et tenta un trait d’humour en disant que faute d’eau pour se sécher, il la produisait lui même. Lucie sourit, mais ria au fond d’elle, car elle venait de penser quasiment la même chose. Cette comptable de quarante-deux ans fut mariée deux ans à un maçon. Il l’a trompé dès la première année, elle ne s’en aperçut que la seconde et ne pouvais depuis, faire confiance à un homme. Pendant qu’ils discutaient encore de leur exploit annuel, Lucie et Marc ne s’aperçurent pas que le petit groupe avait disparu. Marc qui s’y connaissait un peu en orientation paria qu’ils sont allés vers le nord, point de rendez-vous où se trouvait leur gîte pour la nuit.
Pendant plusieurs kilomètres, Lucie fit confiance à Marc pour la destination à prendre. En effet, elle ne savait pas du tout où ils étaient censés aller et vers où ils se dirigeaient. Le voyage était lourd, par le silence pesant des deux individus. C’est l’ancien chauffeur qui brisa le silence en reconnaissant qu’ils étaient sans doute perdus. Aucun d’eux n’avait de smartphone dernier cri, alors ils ne purent pas ouvrir de carte ou passer de coup de téléphone tant le signal était mauvais dans le montage. « - J’ai de quoi tenir pour trois jours dans mon sac s’il faut Marc tu sais, lança Lucie pour se rassurer avant tout.
- Mais avec moi ça ne fait plus qu’une journée et demie, répliqua-t-il avec le sourire en essayant d’alléger le climat de peur.
- La nuit tombe, tu as ton sac de couchage ? Elle regarda ses affaires, le mien est assez grand pour toi si tu as vraiment froid. En ce moment je dors sans rien, dit-elle par sympathie.
- Le mien est trop large pour moi, je t’aurais bien proposé de l’échanger, mais tu le prendrais sans doute mal, les femmes n’aiment pas que l’on aborde le sujet du poids, dit-il sans ne jamais regarder Lucie dans les yeux, mais en souriant tout de même. »
Lucie ne releva pas sa blague, bien qu’elle lui plut. Elle n’était pas de toutes ses femmes qui ne supportent pas leurs fausses grosseurs. Elle ne pouvait pas s’en inquiéter, elle qui était trop fine au goût de Marc.
Pendant que ce dernier préparait sa place, il discuta avec Lucie sur leurs quelques entrevues au travail, sur les gens qu’ils connaissaient en dehors. Mais tout cela ne leur suffisait pas. Ces brefs rapports humains n’étaient que le morceau de pain d’un immense banquet, il ne sert qu’à accompagner les autres délices. Marc observa la comptable monter son matelas et le petit abri qu’elle avait emporté qui servait habituellement aux pêcheurs. Lucie sentit le regard de Marc, elle voulait se mettre dans une tenue plus confortable pour la nuit. Marc qui était intelligent compris la gêne de la très fine blonde et détourna le regard par pudeur et décence. Elle était satisfaite de n’avoir eu rien à dire. Pendant ce temps Marc réfléchissait à la manière d’allumer un feu, pour éloigner les éventuels prédateurs et être visible de loin pour les membres de leur groupe. Il finit par déchirer le journal qu’il avait emporté et en fit de petite boule de combustible pour le gros bois.
Quand les deux quarantenaires furent dans leurs sacs de couchage respectifs, ils échangèrent un classique « bonne nuit » poli et se firent dos. Marc allait s’endormir quand une pensée lui traversa l’esprit. Il dormait en T-shirt et en caleçon, comme il le faisait dans sa maison, mais cette fois-ci il enleva le tout. Il sortit du sac de couchage, nu. S’approcha de Lucie, et lui demanda si elle voulait bien faire l’amour avec lui. Elle se retourna, ouvrit son sac de couchage et Marc s’aperçut qu’elle aussi était nue. Il était content, son cœur battait fort, et il ne savait plus comment s’y prendre, sa jeunesse s’étant éteinte presque vingt ans en arrière. Elle lui tendit un préservatif, il le mit laborieusement sur un sexe à demi mou, puis il rejoignit Lucie. Ils firent l’amour puis s’endormirent chacun dans leur duvet respectif.
Le lendemain, ils remballèrent leurs affaires, dans un silence monastique, voyant le groupe arriver vers eux au loin. Ils se regardèrent du coin de l’œil. Puis Lucie avança vers Marc, l’embrassa juste comme ça. L’air de rien.

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